Le français parlé en contexte

Cette rubrique explore la langue dans sa dimension orale et dans différentes situations de communication. Elle aborde la question des genres de parole et des pratiques langagières réalisées en contexte.

 

Comment citer les articles de cette FAQ?

Nom de l'auteur (2021-2024), "Intitulé de la question", FAQ Le français parlé en contexte, OFROM-Enseignement, https://ofrom.unine.ch

 

  • 1. Oral vs écrit: quels points communs et différences ?
  • 2. Quelle est la relation entre les lettres et les sons?
  • 3. L’écrit comme modèle de l’oral, une bonne idée?
  • 4. Des phrases à l’oral?
  • 5. Quels sont les genres de discours à l’oral?
  • 6. Qu'est-ce qu'un registre ou niveau de langue?
  • 7. Quels sont les traits de l’oral au niveau...
  • 7.1. ... de l'interaction?
  • 7.2. ... de la formation des mots et des conjugaisons?
  • 7.3. ... du lexique?
  • 7.4. ... de la structure des énoncés?
  • 7.5. ... de la prononciation?
  • 8. Qu’est-ce qu’un argot?
  • 9. Comment caractériser les parlers «jeunes»?
  • 10. Est-ce que les jeunes parlent moins bien qu’avant?
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La plupart des francophones ne sont pas conscients des différences profondes qui existent entre l'oral et l'écrit. Et c'est bien normal car, durant la scolarité, l'écrit est au centre des préoccupations et l'oral est relégué au second plan. Cela aboutit à considérer l'écrit littéraire comme une référence à atteindre et l'oral comme une forme à corriger. Il arrive même régulièrement que l'on considère que le français se réduit à la seule forme littéraire et que ce qui s'en écarte n'est pas français. Pourtant, prendre comme modèle unique, en toute circonstance, l'écrit littéraire représente un objectif hors d'atteinte et peut même s'avérer contre-productif. Cela est valable aussi bien en contexte d'apprentissage du français langue maternelle que langue seconde.

Une des conséquences les plus visibles de cette situation s'incarne dans ce que l'on nomme l'hypercorrection. L'hypercorrection consiste à employer une tournure fautive en pensant qu'elle est correcte et ainsi à produire des erreurs en plus en cherchant à respecter la norme. En guise d'illustrations, on peut citer les liaisons incorrectes ou bien le recours à une inversion sujet-verbe ou à « est-ce que » dans une interrogative indirecte comme dans: "Je me demande quand son frère viendra-t-il" ou encore l'emploi erroné du relatif "dont" . La distance qui existe entre la forme de référence et les usages quotidiens va ainsi engendrer de l'insécurité et des difficultés à arbitrer entre ce qui est correct et ce qui ne l'est pas.

Mais il faut être conscient que l'oral et l'écrit possèdent des modalités de production et des caractéristiques bien distinctes. On peut prendre son temps pour écrire, mais pas forcément pour parler, on utilise des unités graphiques ou sonores, on peut recourir à des marques de ponctuation ou pas, l'écrit standard conserve des traces d'un état ancien de la langue qui ont totalement disparu en français parlé, etc. Les francophones doivent donc tirer parti des ressources que leur offre l'oral d'un côté et l'écrit de l'autre. Par exemple, une différence que l'on pourra faire à l'aide de la prononciation d'une consonne devra se faire d'une autre manière à l'écrit. C'est le cas de "J'en veux plus" qui peut s'interpréter comme comportant une négation ou un superlatif en fonction de la prononciation de "plus" (avec ou sans le S final) . À l'écrit, c'est la présence ou l'absence du "ne" de négation qui peut permettre de faire cette distinction. De même, les marques de pluriel sur les noms, que l'on retrouve couramment à l'écrit (ex : "enfantS"), ne sont généralement pas audibles. Cela n'aurait donc pas grand sens de considérer le marquage du pluriel de l'écrit comme référence du marquage du pluriel en français parlé (cf. question 7.2).

Ces différences profondes ont pour conséquence l'usage de tournures distinctes, au moins en termes de fréquence d'emploi. Certaines formes très fréquentes à l'oral pourront être attestées de manière marginale à l'écrit et inversement. Par exemple, un locuteur francophone serait sans doute étonné d'entendre sortir de la bouche de quelqu'un : "Paieront une amende tous les automobilistes en infraction". Or, cet agencement peut se trouver dans des textes formels en français. Ainsi, ce qui peut paraitre inapproprié dans un contexte peut être tout à fait naturel dans un autre contexte.

En conclusion, nous utilisons des tournures différentes en fonction des situations auxquelles nous sommes confrontés et cela peut donner lieu à une pluralité de modèles à respecter. Il n'existe pas une forme idéale adaptée à l'ensemble des situations, mais plusieurs. Il est important de s'orienter vers la délimitation de ces différents modèles à l'écrit comme à l'oral. C'est la raison pour laquelle, dans OFROM, l'utilisateur a la possibilité de sélectionner un type d'interaction particulier (entretien, conversation, conférence, message vocal, conte, réunion, etc.). Cela permet d'observer que la langue n'est pas homogène mais donne lieu à des adaptations en fonction de différents paramètres. On peut donc dire que savoir une langue, c'est d'abord en maitriser la diversité.

Christophe Benzitoun, maitre de conférences en linguistique française, Université de Lorraine

Pour aller plus loin :

Blanche-Benveniste Claire (2010), Le français. Usages de la langue parlée, Leuven/Paris, Peeters.

Dolz-mestre Joaquim, SCHNEUWLY Bernard (2009), Pour un enseignement de l'oral : Initiation aux genres formels à l'école. 4e édition. Issy-les-Moulineaux: ESF éditeur.

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Avant de s’intéresser aux genres spécifiques de l’oral, il est utile de définir ce qu’on entend par « genres de discours »: les genres sont des modèles (pattern) de la communication orale ou écrite que les différents groupes sociaux ont élaborés au cours de l’histoire et continuent d’élaborer pour organiser les discours (au sens d’événement communicatif), en fonction de critères qui sont acquis par les locuteurs en même temps que le langage et la vie en société pour les genres quotidiens, ou au cours de leur scolarité, leur éducation ou leur profession pour d’autres plus élaborés. Ainsi, il n’est pas nécessaire de « mettre une étiquette » à une conversation entre proches, à une consultation chez le médecin ou à une leçon pour que chacun sache à quoi s’attendre du point de vue de la communication.

Comme les productions de l’écrit qui relèvent de nombreux genres différents (romans, cartes postales, mails, lettres administratives, listes de courses…), celles de l’oral ne sont pas uniformes et se réalisent de manières très diverses selon les contextes. Le lieu, les interlocuteurs, le moment, la thématique, etc. sont autant d’éléments qui peuvent changer l’organisation de la prise de parole, son lexique, voire sa grammaire ou sa prononciation.

Chaque locuteur, natif ou non, développe au cours de son acquisition de la langue un répertoire de genres qui lui est propre. Tout le monde fait l’expérience des genres de la communication quotidienne que sont la conversation, la dispute, l’anecdote, le fait divers ou le journal télévisé, et cette expérience est largement partagée au sein d’une même communauté ; mais il existe d’autres genres plus spécifiques qui concernent des sous-groupes professionnels, économiques, religieux, sportifs, politiques ou scientifiques. Les genres propres à ces communautés « spécialisées » doivent être appris pour être maîtrisés, ce qui rend l’enseignement explicite des genres particulièrement important. De cette manière, le locuteur peut élargir son répertoire générique de manière consciente.

Chaque genre comporte un certain nombre de caractéristiques qui le distinguent des autres genres:

  • Du point de vue fonctionnel, selon le but de l’activité langagière, par exemple enseigner pour les genres didactiques, convaincre dans une plaidoirie ou simplement maintenir le contact dans une conversation.
  • Selon les critères linguistiques : l’énonciation (p.ex. le discours par opposition au récit), mais aussi la répartition statistique de marques linguistiques (fréquence des structurateurs du discours, du lexique professionnel) ou de l’organisation textuelle (très saillante dans une présentation académique, fluctuante selon les conversations entre proches).
  • Selon les critères situationnels : types d’interlocuteurs (qui se connaissent ou pas, avec une relation hiérarchique ou pas, avec des rôles statutaires (professeur, médecin), qui sont associés à certains comportements discursifs (narrateur, interrogateur) et à certaines attitudes pendant l’énonciation (calme, bienveillance, enthousiasme, etc.)
  • Selon les circonstances de la communication (cérémonie religieuse, procès, leçon, rencontre fortuite dans la rue, etc… ), le canal (en direct, par téléphone, par visioconférence, en différé par audio, enregistrement, etc..)

Globalement, on peut quand même regrouper les genres de l’oral en catégories :d’un côté, on trouve les genres « institués », qui doivent s’acquérir par la profession, le capital social ou culturel, de manière passive (repérer un genre, interpréter la production verbale comme telle), ou de manière active (réaliser une production verbale qui réponde aux critères du genre attendu). Dans ces genres, on trouve des éléments stables et routiniers, comme les rôles joués par les partenaires de la communication, les finalités de l’activité, les circonstances dans lesquelles elles sont fixées à priori (p.ex. interview radiophonique, débat télévisé, consultation médicale).

D’un autre côté, on trouve les genres conversationnels, accessibles à tous, puisque tous les locuteurs y sont baignés dès la naissance, sans lien avec des lieux institutionnels, ni rôles, ni scripts stables. Leur composition et leur thématique sont changeantes, leurs cadres se transformant sans cesse. En général, ces genres se situent dans l’immédiat communicatif, dans l’espace et dans le temps, dans un cadre familier, ils peuvent avoir des finalités autres que pratiques (p.ex. favoriser la complicité, valoriser son image et celle de son interlocuteur), sans but instrumental et égalitaire, les participants se comportant d’habitude dans l’interaction comme des égaux.

De manière générale, dans les genres de l’oral, surtout conversationnels, on passe souvent imperceptiblement d’un genre à l’autre, ce qui complique encore leur typologie. En effet, même si les critères externes à un événement de communication peuvent être bien définis et stables parce que le lieu, les interlocuteurs, le degré de formalité, etc. ne changent pas, il peut arriver, au cours de l’échange, que d’autres facteurs évoluent, en particulier les critères internes de l’événement: on passe du récit d’une anecdote à des instructions en passant par une dispute; on passe d’une analyse formelle d’un problème à une conversation à bâtons rompus, etc. Finalement, on peut dire que même si les genres de l’oral sont par nature hétérogènes, il existe néanmoins des schémas prototypiques repérables, réguliers et enseignables.

Carine Skupien-Dekens, Professeure titulaire, ILCF, Université de Neuchâtel

Pour aller plus loin :

Adam, J.M. (2012), «Discursivité, généricité et textualité», Les discours en classe de français, Lille, Septentrion.

Beacco, J.-Cl. (2013), « L’approche par genres discursifs dans l’enseignement du français langue étrangère et langue de scolarisation. » Théories et pratiques des genres, Revue Pratiques, N°157-158, p. 189-201.

Kerbrat-Orecchioni, C. & Traverso, V. (2004), « Types d'interactions et genres de l'oral. », Langages, 1(1), 41-51.

Maingueneau, D. (2004), « Retour sur une catégorie : le genre », in Adam, J.M., Grize, J.-B. et Bouacha, M.A. (2004), Texte et discours : catégories pour l’analyse. Dijon, Editions universitaires de Dijon, p. 107-118.

Illustrations sonores :

Extrait d'une conversation entre proches

L1: ils sont des plus petites classes c'est privé |_| donc ils sont ils sont favorisés [c'est pas euh
L2: c'est c'est gen/] c'est genre hyper élitiste ce que tu décris [quoi
L1: ben] je le décris comme [ça mais c'est encore une réalité oui
L2: ouais c'est hyper élitiste quoi] c'est les écoles de l'UDC en gros quoi
L1: non c'est pas une école d'UDC
L2: [mais bien sûr que si
L1: ce que je veux dire] par là c'est que simplement des écoles| _ | où on où l'enfant | _ | a a plus de chance de se |_| de se euh de se développer parce que c'est des plus petites classes |_| % | et pis il faut voir les choses en face c'est c'est des écoles qui sont encore euh |_| euh très peu %
L2: c'est des écoles pour privilégiés quoi
L1: ben c'est encore le cas actuellement toi tu me dis de toute façon ils sont pas euh |_| motivés intellectuellement etcetera alors je te donne un argument qui va dans ce sens %

Extrait d'un message vocal

coucou_je viens juste de partir de de chez euh ton mari et pis euh il m'a g- dit exactement la même chose_alors du coup euh moi j'étais euh j'étais très très motivée pour euh boire un petit verre avec euh avec vous_du coup j'ai pas compris si tu étais là dans un petit moment ou pas mais euh_j'aurais plaisir à à te voir c'est sûr

Extrait d'une conférence

euh bonjour à toutes et tous euh|_|comme l'ont fait les personnes avant moi je vais commencer par remercier les organisatrices et organisateurs du colloque je suis très heureux |_| d'autant plus heureux de pouvoir présenter ma recherche actuelle | _ | en ces lieux euh |_| qui |_| me sont chers pour les raisons qu'à évoquées |_| # |_| euh |_| je vais présenter euh ma communication | en français mais je réponds volontiers à des questions en anglais si s'il y a lieu |_| voilà alors la communication que je vous propose aujourd'hui repose sur mon projet euh de recherche actuelle euh qui porte sur une nouvelle forme d'activité sportive nommée street workout freestyle kally states |_| ou bar hitting par ses participants |_| alors le fait même que y a pas encore de terme arrêté pour décrire la pratique sportive montre combien euh ces frontières sont encore en cours de négociation c'est une pratique qui est qui a moins de cinq ans |_| donc euh on est encore en plein en plein processus de négociation |_| d'ailleurs l'usage des termes |_| est est aussi un enjeu de négociation très important chez les pratiquants

Extrait d'un conte

c'était il y a très très très longtemps_cet hiver-là_est glacial comme on en a rarement connu sur la Terre_les animaux_ont_tellement froid_ils n'arrivent pas à se réchauffer_ils ont beau_creuser des terriers de plus en plus profonds_essayer_de se rassembler pour avoir chaud bien se mettre les uns avec les autres_rien n'y fait ils sont gelés

Issue de la didactique des langues, la notion de niveau (ou registre) de langue tente de capter la dimension diaphasique, c’est-à-dire la variation de style chez un même locuteur en fonction de la situation (type d’interaction, objectifs de l’échange, relation entre les interlocuteurs et profil de chacun d’eux). Les niveaux de langue permettent de rendre compte des différences dans la manière de s’exprimer, en produisant des évaluations et en catégorisant les façons de parler de chacun. Il s’agit donc d’observations de sens commun, et non de caractérisations scientifiquement fondées. Dans le champ social, certaines formes linguistiques sont en effet valorisées et d’autres non. Voici un résumé, proposé par Gadet (2007), des principaux niveaux de langue, tels qu’ils sont présentés dans les grammaires :

Ainsi, voiture sera considéré comme un terme neutre en comparaison avec bagnole qui sera jugé «familier» (p.ex. par le Petit Robert). De même, la réalisation du ne de négation à l’oral couplée à une prononciation /ʒœnœsɛpɑ/ pour je ne sais pas sera jugée de niveau plus soutenu que la non réalisation du ne de négation appariée à une prononciation /ʃɛpɑ/ .

Autre exemple : dans les grammaires anciennes ou récentes, en Suisse comme ailleurs, la diversité des structures interrogatives est expliquée par le niveau de langue :

Si les dictionnaires et les grammaires scolaires font grand usage de cette notion commode, plusieurs critiques sérieuses peuvent toutefois lui être adressées :
- Dans une même situation, un même locuteur-scripteur peut produire des indicateurs contradictoires. Circulant aisément d’un style à l’autre, les locuteurs s'expriment en effet d’une façon beaucoup plus subtile que ne le laisse entendre la notion réductrice de niveau de langue. Une étiquette comme « familier », par exemple, suppose une homogénéité, mais on observe plutôt chez les locuteurs une formidable souplesse stylistique. Ainsi, dans cet extrait tiré des moyens d’enseignement romands, quel est le niveau de langue du texte ?

  • (1) Mon enfant, vois dans quelle angoisse tu me plonges! N’est-ce pas une preuve suffisante de ma paternité? Renonce à ton projet, demande-moi autre chose, n’importe quoi… Choisis parmi les richesses du monde… Tu ne veux pas ? Pourquoi, jeune fou, te pends-tu à mon cou? (Ovide, Métamorphoses, trad. ; cité dans L’Atelier du langage, 9è)

Dans (1) se côtoient des interrogatives inversées et non inversées. Il y a ainsi un décalage entre prescription (pour une situation donnée, appliquer un niveau de langue donné) et textes proposés à l’analyse, qui comme (1) présentent des indicateurs contradictoires. De plus, l’exemple montre que les non inversions interrogatives (ici Tu ne veux pas ?) ne sont pas réservées au français parlé. L’explication de la diversité des formes interrogatives du français par les niveaux de langue ne résiste manifestement pas à l’examen. Dès lors, les études les mieux informées sur l’interrogation montrent que plusieurs facteurs doivent être pris en compte et que le choix de la forme interrogative s’explique notamment par des commodités pragmatiques.

- Des éléments disparates sont mélangés : le niveau « populaire » relève de la diastratie, c’est-à-dire de la dimension sociale ou démographique (p.ex. le niveau de formation du locuteur-scripteur) ; il ne se situe donc pas sur le même axe de la variation que le niveau « familier ».
- Les disparités dans l’attribution du niveau de langue pour un même mot dans les ouvrages de référence ne sont pas rares. Par exemple, l’adjectif désopilant est considéré comme relevant du registre soutenu dans les moyens d’enseignement romands (Potelet H. dir., 2009, Français 6ème, Hatier), alors que le Trésor de la langue française informatisé (TLFi) le situe au niveau familier et que le Petit Robert ne lui assigne pas de niveau de langue en particulier.
- L’idée selon laquelle le locuteur aurait quelque chose à dire, et qu’ensuite il choisirait un niveau de langue apparaît simpliste, dans la mesure où ce qu’on a à dire a une influence sur la forme. Ainsi, les demandes de confirmation, qui sont des structures interrogatives réactives, sont en général non inversées (ex. : donc tu peux pas trop rester ? ).
- Reposant sur une hiérarchie de jugements évaluatifs, la notion a un relent normatif : certaines variantes sont dépréciées, d’autres sont valorisées (voir les synonymes utilisés dans le tableau supra). Par ailleurs, l’oral est associé au niveau familier, ce qui contribue à disqualifier le français parlé : d’une part, l’opposition de médium (oral vs écrit) ne relève pas du style, et d’autre part c’est méconnaître que l’oral présente des types de discours qui n’ont absolument rien de familier (consultation médicale, allocution du Conseil fédéral, journal radiophonique, cours universitaire, sermon, débat politique, représentation théâtrale, verbal arts, etc.) L’association fréquemment postulée entre médium oral et niveau de langue familier s’avère donc largement infondée.
- Enfin, on peut se demander si l’assignation d’un niveau de langue ne constitue pas un jugement porté sur le locuteur (sur la base de son comportement, sa formation, son emploi) plutôt que sur son discours. En effet, les niveaux de langue n’étant pas à proprement parler marqués linguistiquement, ce sont des critères extérieurs à la langue qui sont convoqués : « s’agit-il d’une assignation linguistique ou extralinguistique ? Qualifie-t-on la forme ou la situation ? » (Gadet 1997, Le français ordinaire, p. 12). Cela pourrait par exemple fâcheusement asseoir le préjugé que quelqu’un qui occupe un emploi peu valorisé ou ne bénéficie que d’une formation scolaire élémentaire s’exprimerait fatalement de façon populaire.

Si elle est intéressante pour étudier la perception par les locuteurs de la « valeur » des variantes à disposition, et si elle rend sans doute des services au plan didactique, la notion de niveau de langue est à manipuler avec une distance critique, tant elle recèle le plus souvent des jugements normatifs.

Gilles Corminboeuf, Professeur en linguistique française, Université de Fribourg

Pour aller plus loin :

Arrivé M., Gadet F. & Galmiche M. (1986), entrée « Registres de langue », La Grammaire d’aujourd’hui, Paris, Flammarion, 597-600.

Gadet F. (1996), « Niveaux de langue et variation intrinsèque », Palimpsestes n°10 [En ligne]. URL : http://journals.openedition.org/palimpsestes/1504

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L’étude des formes que prennent les mots de la langue orale (noms, verbes, adjectifs, etc.) s’appelle la morphologie. La morphologie – du grec morphê, forme, et logia, théorie – renvoie à l’étude des formes que prennent les mots de la langue oraleLa morphologie raisonne sur la base du morphème, défini comme la plus petite unité de la langue (orale), dotée d’un sens, plus ou moins spontanément identifiable par les locuteurs.

Peut-on utiliser l’orthographe pour décrire la morphologie en français?

Rappelons que l’orthographe du français tend à masquer les véritables fonctionnements de la langue parlée. C’est la raison pour laquelle toutes les explications sont ici proposées en alphabet phonétique internationale. Prenons par exemple l’adjectif [ɛ̃sypɔʁtabl] qu’on entend dans l’exemple suivant :

  • mais ma mère c'était [ɛ̃sypɔʁtabl] c'était [ɛ̃sypɔʁtabl] (unine15-012)

La décomposition orthographique in-support-able pourrait laisser supposer que la partie centrale renvoie au nom support [sypɔʁ]. Cependant, la transcription phonétique [ɛ̃-sypɔʁt-abl] nous indique clairement qu’il s’agit de la base verbale [sypɔʁt], qu’on retrouve notamment au présent de l’indicatif :

  • je pense que le les hommes [sypɔʁt] (supportent) peut-être plus facilement une certaine hypocrisie on dira (unine11-joa)
  • des fois des réactions où je me dis ça je [sypɔʁt] (supporte) pas du tout tu sais euh les crises ou les choses euh (unine13-bea)
  • tu [sypɔʁt] (supportes) cette température si tu es au bord de mer (unine15-094)

Bien que trois graphies différentes soient nécessaires – supportent, supporte, supportes –, la conjugaison est la même [sypɔʁt], et c’est elle qui constitue le radical utilisé dans l’adjectif [ɛ̃sypɔʁtabl].

Il est fondamental de ne pas confondre la morphologie et le fonctionnement de l’orthographe. En effet, l’orthographe, en raison de son histoire, conserve des marques qui ont disparu du français contemporain. Écoutons l’exemple suivant :

[tulematɛ̃imõtεlœʁpətitkaban]

Un tel énoncé peut s’orthographier de quatre manières différentes :

  • ils montaient leur petite cabane
  • ils montaient leurs petites cabanes
  • il montait leur petite cabane
  • il montait leurs petites cabanes

Contrairement à l’écrit, dans l’énoncé oral, aucune différence n’existe entre le singulier et le pluriel du pronom masculin de 3e personne (il(s)), ici prononcé [i] comme très souvent devant consonne, entre le singulier et le pluriel du verbe à l’imparfait [mõtε], du déterminant [lœʁ], de l’adjectif [pətit], et du nom [kaban]. En d’autres termes, les cinq mots considérés ici sont invariables en nombre. En revanche, le genre apparait dans le pronom [i], masculin, qui s’oppose à [εl] (elle(s)), et également dans l’adjectif [pətit], féminin, opposé à la forme [pəti] du masculin. En somme, pour comprendre le fonctionnement véritable de la morphologie du français, il faut écouter la langue parlée ou, à l’écrit, utiliser l’alphabet phonétique international.

Les diverses dimensions de la morphologie en français

En dehors de la conversion, qui consiste à changer la catégorie grammaticale d’un mot sans changer sa forme (par exemple, savoir (verbe) > le savoir (nom), réel (adjectif) > le réel (nom) ; pour, contre (prépositions) le pour et le contre (nom) ; bien, mal (adverbes) > le bien et le mal (nom)), lorsque la forme du mot est modifiée, on parle alors de morphologie soit I) flexionnelle, soit II) a) dérivationnelle ou b) compositionnelle.

I) La flexion concerne la manière dont une unité grammaticale, essentiellement le verbe (V), l’adjectif (Adj) et le nom (N), varie au sein de la phrase en fonction d’informations relatives au genre (Adj, N), au nombre (Adj, N, V), à la personne, au temps, au mode (V). La flexion ne change pas la catégorie grammaticale du mot : [lavʁe] ((je) laverai), [lavje] ((vous) laviez), [lav] ((on) lave) sont toutes des formes du verbe laver. De même [animo] et [animal], sont des formes du nom animal au pluriel et au singulier, et [vεʁt] et [vεʁ] sont les formes du féminin et du masculin de l’adjectif vert.

II) La dérivation et la composition concernent la construction des mots du lexique.

a) La dérivation consiste à ajouter des affixes à une base pour créer d’autres mots. Le préfixe apparait avant la base, le suffixe après. La dérivation peut préserver ou modifier la catégorie grammaticale. Par exemple, l’ajout du préfixe [ʁ(ə)-] (re-) devant le verbe [vãdʁ] (vendre) donne également un verbe : [ʁ(ə)vãdʁ] (revendre). En revanche, l’ajout du suffixe [-abl] après le radical utilisé pour les personnes du pluriel du présent [vãd] donne un adjectif : [vãdabl] (vendable), et l’ajout des suffixes [œʁ] et [øz] à cette même base verbale donne le nom [vãdœʁ] (vendeur) ou [vãdøz] (vendeuse). Signalons que les suffixes sont des indicateurs fiables du genre du nom. Ainsi, les dérivés utilisant le suffixe [] (-ment) sont tous masculins : un [ʃãʒ] (changement, du radical [ʃãʒ] du verbe changer), un [kõfin] (confinement, du radical [kõfin] du verbe confiner), un [ɛ̃vεstis] (investissement, du radical [ɛ̃vεstis] du verbe investir), un [bat] (battement, du radical [bat] du verbe battre), etc. Le suffixe [] ajouté à cette même base verbale donnent également des mots masculins : le [bʁikɔl] (bricolage, du radical [bʁikɔl] du verbe bricoler), le [ʃom] (chômage, du radical [ʃom] du verbe chômer), un [ateʁis] (atterrissage, du radical [atεʁis] du verbe atterrir), un [abat] (abattage, du radical [abat] du verbe abattre), etc. Le suffixe [-ite] ajouté à la base du féminin de l’adjectif donne des noms féminins : la [sybʒεktivite] (subjectivité), la [kõbativite] (combattivité), la [negativite] (négativité), la [fʁaʒilite] (fragilité), la [fasilite] (facilité), etc.

b)La composition consiste à utiliser (au moins) deux mots déjà existants pour en créer un troisième. Par exemple, on utilise la préposition [apʁε] et le nom [ʁazaʒ] pour former [apʁεʁazaʒ] (après-rasage), ou la préposition [puʁ] et l’infinitif [bwaʁ] pour obtenir [puʁbwaʁ] (pourboire). Les noms d’objets formés sur un radical verbal du présent et un nom sont toujours masculins : un [uvʁəbwat] (ouvre-boite) un [kupõgl] (coupe-ongle), un [tiʁbuʃõ] (tirebouchon), un [pɔʁtmɔnε] (portemonnaie), un [tʁõplœj] (trompe-l’œil), etc.

Nous présenterons ici la flexion en commençant par la plus simple – celle du nom – pour finir par la plus complexe – celle du verbe.

La flexion du nom à l’oral

En dehors de quelques irrégularités comme [œj]/[jø] (œil/yeux), [œf]/[ø] (œuf/œufs), seulement 2% des noms varient en nombre:

  • [-al]/[-o] : un [animal] (animal)/ des [animo] (animaux), un [ʒuʁnal] (journal)/ des [ʒuʁno] (journaux)
  • [-aj]/[-o] : un [tʁavaj] (travail)/ des [tʁavo] (travaux), un [kɔʁaj] (corail)/ des [kɔʁo] (coraux)

Les 98% des noms restants sont invariables en nombre, quelle que soit l’orthographe:

  • la/les [tabl] (table/s), [fnεtʁ] (fenêtre/s), [libεʁte] (liberté/s), [suʁi] (souris), [nwa] (noix)
  • le/les [livʁ] (livre/s), [mask] (masque/s), [ʒnu] (genou/x), [pʁi] (prix), [bra] (bras), [gaz] (gaz)

En ce qui concerne le genre, pour les noms renvoyant à des personnes ou des êtres sexués, des variations existent, comme:

  • [-øz]/[-œʁ] : la [kwaføz] /le [kwafœʁ] (coiffeuse/coiffeur) ; la [ʃãtøz] /le [ʃãtœʁ] (chanteuse/chanteur)
  • [-εn]/[-ɛ̃] : la [tεknisjɛn] /le [tεknisjɛ̃] (technicien/ne) ; la [ʃjɛn] /le [ʃjɛ̃] (chien/ne) ; la [ʁepyblikɛn] /le [ʁepyblikɛ̃] (républicain/e);
  • [-εʁ]/[-e] : la [bulãʒεʁ] /le [bulãʒe] (boulangère/boulanger) ; la [ʁɔmãsjεʁ] /le [ʁɔmãsje] (romancière/romancier);
  • [-tʁis]/[-tœʁ] : la [diʁεktʁis] /le [diʁεktœʁ] (direct/rice|eur) ; la [kʁeatʁis] /le [kʁeatœʁ] (créatrice/créateur) ;

(suite à venir...)

Christian Surcouf, EFLE, Université de Lausanne

Pour aller plus loin :

Bl.

G.

Illustrations sonores :

Hésitations, répétitions, reformulations, inachèvements

et pis euh |_| on a en en ouais en n'ayant pas après deux deux mois avec elle j'arrivais vraiment à |_ | à la prendre à trouver comment fallait faire pour qu'elle euh |_| qu'elle enfin euh qu'elle fina/ qu'elle se calme qu'elle finisse par changer d'avis ou euh |_ | qu'elle obéisse un peu quoi

euh l'assurance je crois qu'elle est différente c'est ils la paient pas c'est l'assurance militaire |_| et pis c/ |_| tu peux faire des |_| s'appelle euh |_| militaire contractuel |_| tu travailles pendant certaines périodes |_| de l'année |_| par exemple tu reprends une école de recrue pendant six mois |_| et pis après ben pendant s/ |_| tu as six mois dans l'année tu travailles et pis s/ les autres six mois ben tu fais ce que tu veux |_| et l'année suivante et ben tu refais la même chose

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La question de savoir si la syntaxe - ou plus simplement de la construction des énoncés - du français parlé est différente de celle de l'écrit n'est pas tranchée. Certains défendent le principe d'une syntaxe unique en français traversée par des différences de fréquence d'emploi alors que d'autres pensent qu'il existe des spécificités. On peut toutefois signaler que tous les exemples observés à l'oral se retrouvent à l'écrit - même si ça peut être de manière très marginale - et inversement. On peut également affirmer que les raisons qui président à l'emploi d'une tournure particulière ne sont pas forcément les mêmes. Une expression employée avec une valeur stylistique dans une œuvre littéraire peut l'être de manière spontanée dans une conversation, sans viser un quelconque effet. Etant donné que la situation n'est pas simple, il est indispensable d'entrer dans les détails.

Une différence de taille entre l'oral et l'écrit réside dans leur mode de production respectif. Dans un article de presse, par exemple, le texte final que l'on a sous les yeux ne correspond pas au premier jet. Il a donné lieu à de multiples corrections au cours de la rédaction et à des recherches de vocabulaire ou de tournures syntaxiques. Mais tout ce travail d'élaboration n'est pas accessible au lecteur final. En revanche, dans une conversation, nous parlons en même temps que nous élaborons notre pensée. Cela explique l'apparition de répétitions, reformulations et autres constructions inachevées. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, ce ne sont pas des erreurs mais des traces de ce travail intense de formulation. L'utilisation des "euh" s'explique de la même façon et ils sont généralement involontaires, contrairement à leur emploi à l'écrit qui, lui, ne peut être que volontaire et représenter une hésitation. Un écrivain qui recherche un mot va s'arrêter d'écrire ou bien effacer le mot qu'il avait écrit et non utiliser spontanément un "euh".

En français de conversation, il y a également une tendance à une expression moins dense et un besoin d'expressivité. Cela se traduit par l'emploi régulier de tournures réalisées en deux temps. Ainsi, en plus de formes du type "je veux ça" (forme directe), on trouvera des exemples du type "c'est ça que je veux" (clivée) ou "ce que je veux c'est ça" (pseudo-clivées). On trouve également des exemples comme "le mien de téléphone" en plus de "mon téléphone". De plus, il y a un recours fréquent à la juxtaposition et à la coordination pour construire ses énoncés. Et les différents contextes syntaxiques d'emploi d'une même unité peuvent être plus réduits qu'à l'écrit. Par exemple, on retrouve l'adjectif "possible" très souvent accompagné de "c'est" : "c'est possible" .

Dans la conversation, les sujets sous forme pronominale sont très fréquents mais on observe une faible utilisation du pronom sujet "nous". Le "ne" de négation est peu employé de même que les inversions dans les interrogatives. On n'y trouve pas d'équivalent de la phrase graphique et il est parfois difficile de savoir où s'arrête un énoncé et où commence le suivant. De "petits mots" comme "bon", "ben", "voilà", "enfin" ou "quoi" peuvent parfois servir de borne gauche ou droite d'unité syntaxique. Certaines tournures associées au français parlé dans de nombreux ouvrages ont une fréquence moins importante que ce que l'on pourrait croire. Il en va ainsi des dislocations ("mon frère son vélo il est à la casse") ou de certaines relatives ("le livre que je t'ai parlé"). Ces constructions sont en réalité assez rares en français contemporain. De même pour ce qui concerne les mises en relation de deux constructions verbales sans lien explicite comme : "je suis parti il faisait beau je suis revenu il pleuvait" ou "il y a mon frère il rentre demain".

En conclusion, on retrouve majoritairement les mêmes procédés à l'oral et à l'écrit pour ce qui est de la syntaxe. Il existe évidemment quelques tournures ayant mauvaise réputation qui sont plus visibles à l'oral, mais cette perception négative vient du fait que nous prenons comme référence les manuels de grammaire élaborés pour l'écrit. De plus, la fréquence de ces tournures est souvent surévaluée, ce qui a pour conséquence une dévalorisation du français parlé. La planification de la conversation en direct et la nécessité d'expressivité impliquent l'emploi de tournures adaptées à cette situation de parole. Certaines formes enseignées dans un cadre scolaire ou se trouvant dans des œuvres littéraires ne conviennent pas dans un contexte de conversation. C'est la raison pour laquelle il est important de savoir ce qui se dit réellement dans des enregistrements authentiques.

Christophe Benzitoun, maitre de conférences en linguistique française, Université de Lorraine

Pour aller plus loin :

Blanche-Benveniste Claire (2010), Le français. Usages de la langue parlée, Leuven/Paris, Peeters.

Groupe de Fribourg (2012), Grammaire de la période, Berne, Peter Lang.

Illustrations sonores :

Hésitations, répétitions, reformulations, inachèvements

et pis euh |_| on a en en ouais en n'ayant pas après deux deux mois avec elle j'arrivais vraiment à |_ | à la prendre à trouver comment fallait faire pour qu'elle euh |_| qu'elle enfin euh qu'elle fina/ qu'elle se calme qu'elle finisse par changer d'avis ou euh |_ | qu'elle obéisse un peu quoi

euh l'assurance je crois qu'elle est différente c'est ils la paient pas c'est l'assurance militaire |_| et pis c/ |_| tu peux faire des |_| s'appelle euh |_| militaire contractuel |_| tu travailles pendant certaines périodes |_| de l'année |_| par exemple tu reprends une école de recrue pendant six mois |_| et pis après ben pendant s/ |_| tu as six mois dans l'année tu travailles et pis s/ les autres six mois ben tu fais ce que tu veux |_| et l'année suivante et ben tu refais la même chose

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